« La Californie en feu, prélude au monde de demain »

Cet article d’Alexandre Shields publié dans Le Devoir, le 19 novembre 2018, est très intéressant, mais troublant. Je prends la liberté d’y intégrer un tableau de ma série Climats et fractures (2017), inspiré des feux de forêt à Fort McMurray, en Alberta.

Les incendies qui ravagent présentement la Californie sont certes meurtriers, mais ils ne constituent que le prélude des impacts dévastateurs qui se manifesteront de plus en plus au cours des prochaines décennies, au fur et à mesure que les bouleversements du climat planétaire se feront sentir avec plus de violence. Le Canada ne sera d’ailleurs pas épargné, d’où l’urgence de se préparer à une réalité climatique que l’humanité n’a jamais connue.

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Climats et fractures, 2017, acrylique, encre, collage 36 po. x 48 po.

Lorsque Donald Trump a imputé les incendies qui ravagent la Californie à une «mauvaise gestion» forestière, le gouverneur de l’État, Jerry Brown, n’a pas tardé à ramener le président climatosceptique à l’ordre. « Gérer toutes les forêts partout où nous le pouvons n’arrêtera pas le changement climatique, et ceux qui nient cela contribuent aux tragédies auxquelles nous assistons et auxquelles nous continuerons d’assister », a-t-il laissé tomber.

Ces incendies meurtriers, qui se répètent avec une régularité inquiétante depuis quelques années, démontrent non seulement l’urgence d’agir pour lutter contre les changements climatiques, mais aussi de s’adapter aux impacts déjà bien réels du réchauffement. « Nous allons devoir investir toujours plus en adaptation. Il ne s’agit pas de millions, mais plutôt de milliards, de dizaines de milliards et probablement de centaines de milliards de dollars », a prévenu M. Brown.

Pour la Californie, le besoin de tirer la sonnette d’alarme est d’autant plus criant que cet État de 40 millions d’Américains est confronté à une « tempête parfaite », souligne Yan Boulanger, chercheur en écologie forestière à Ressources naturelles Canada. « Depuis au moins cinq ans, on se retrouve dans une situation de méga-sécheresses, ce qui signifie que le “combustible” est très inflammable. Les températures sont aussi très chaudes. Plusieurs régions ont battu des records cette année, et les dernières années sont les plus chaudes enregistrées. »

Selon M. Boulanger, ces nouveaux feux, qui ont déjà tué des dizaines de personnes et détruit complètement des zones habitées, portent donc clairement « la signature » des bouleversements du climat. « Il ne faut pas se mettre la tête dans le sable. Les changements climatiques contribuent à la sévérité et la récurrence de ces événements », a-t-il souligné.

La Californie n’est d’ailleurs pas la seule région du monde à être sévèrement touchée. L’Espagne et le Portugal ont notamment connu des feux particulièrement importants l’an dernier. L’Australie, la Grèce, la Suède et d’autres régions du nord de l’Europe ont également été frappées par plusieurs événements de ce genre cette année.

Peut-on imaginer des moyens pour prévenir ces feux, qui détruisent vies humaines et infrastructures ? La chose est complexe, estime Yan Boulanger. Dans certains cas, il peut s’agir de mieux contrôler la végétation près des secteurs habités, mais cela implique un travail en continu qui est très coûteux.

Qui plus est, cela ne change rien aux réalités climatiques qui ont pour effet, par exemple, d’allonger les saisons des feux, comme on le constate en Californie. Dans le cas de cet État de la côte ouest, des travaux scientifiques ont même déjà permis de découvrir que la disparition des glaces de l’Arctique modifiera la circulation de l’air dans le Pacifique-Nord, ce qui pourrait favoriser la création de conditions favorables à des sécheresses en Californie, et ce, jusqu’en période hivernale.

Plus globalement, les États-Unis illustrent bien la grande « diversité » des impacts attendus des changements climatiques, et donc le caractère « essentiel » de l’adaptation, selon Alain Webster, professeur titulaire au Département d’économique de l’École de gestion de l’Université de Sherbrooke.

À Miami, par exemple, la montée du niveau des océans menace de transformer une partie de la ville en Venise américaine au cours des prochaines décennies. Et dans l’ensemble des États-Unis, 311 000 maisons côtières, d’une valeur de 120 milliards de dollars, présentent un risque d’inondations chroniques d’ici 2045, selon un rapport publié en juin par l’Union of Concerned Scientists, une organisation scientifique américaine.

Certaines villes majeures se préparent déjà d’ailleurs à l’inéluctable, dont New York, où un budget de plus de 20 milliards de dollars a été alloué pour fortifier la ville contre la montée des eaux.

Le Québec devra lui aussi investir rapidement et massivement pour s’adapter aux impacts des bouleversements climatiques, selon Alain Webster. « Ça va coûter une fortune. Des routes et des villages devront être déplacés. » Les cas de la Gaspésie et de la Côte-Nord illustrent d’ailleurs déjà très bien les impacts de l’érosion côtière, un phénomène aggravé par les changements climatiques.

Une analyse menée par Ouranos et des chercheurs de l’Université du Québec à Rimouski évalue ainsi que l’érosion des côtes pourrait « mettre en danger des milliers de bâtiments publics et privés, mais aussi des infrastructures routières et ferroviaires », pour des pertes totales évaluées à plus de 1,5 milliard d’ici 50 ans. Cette estimation peut toutefois être considérée comme prudente, puisqu’elle ne tient pas compte des impacts indirects des changements climatiques sur l’économie régionale, la santé, le tourisme et les écosystèmes.

« Nous n’avons plus le choix de nous adapter, estime M. Webster. C’est notre nouvelle réalité, qui découle d’une inaction pendant des décennies en matière de changements climatiques. Nous n’avons pas pris cela au sérieux il y a de cela 30 ou 40 ans, lorsqu’on a commencé à comprendre le phénomène. Nous en vivons les conséquences. Il est donc important d’agir et de réduire les émissions de gaz à effet de serre, mais il faut aussi faire face aux conséquences, qui sont déjà significatives et très diversifiées. »

À l’échelle canadienne aussi, les besoins d’adaptation seront nombreux. Yan Boulanger estime notamment que les feux de forêt seront plus nombreux, et surtout plus dévastateurs, à l’image de celui survenu en 2016 dans la région de Fort McMurray.

« Le Canada n’est pas immunisé contre les feux de forêt, on l’a vu dans les dernières années. Ce sont des situations qui risquent de survenir de plus en plus fréquemment, puisque nos études indiquent qu’à l’échelle canadienne, selon les scénarios climatiques les plus pessimistes, on pourrait se retrouver avec des feux de deux à quatre fois plus importants, en ce qui a trait aux superficies brûlées. »

Malgré la sonnette d’alarme de la science, le Canada n’a toujours pas de stratégie nationale pour faire face à ces risques. « Au Canada, ce qu’il manque, c’est une analyse pancanadienne des risques associés aux incendies forestiers. Nous sommes en train de travailler sur le sujet et on souhaite publier l’étude très prochainement », précise M. Boulanger.

Alexandre Shields, Le Devoir, le 19 novembre 2018

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